Printemps été 2018 2/3 : le retour à la maison

La vue du sommet, magnifiquement paisible

Le retour à la maison n’est pas au sens premier du terme. Certes, je reviens faire une course en Auvergne, mais le plus important restait de revenir sur du long. Ça faisait près de 3 ans quand même ! Un long voyage, aussi long que cet article.

La tête contre le coeur

Oui près de 3 ans. En 2015, j’enchaînais un très très bel été avec le Ventoux, l’Ut4M Chartreuse et le Trail des 6 Burons. Nouvelle plus longue distance, bon enchaînement de 2 courses >40km en deux semaines. A mon niveau, c’était inédit et intimidant. Mais ensuite ça se complique, un DNF sur la Pastourelle en mai 2016, une douleur très tenace au genou droit suite à une montée en charge trop importante sur le vélo, et un besoin de changer un peu d’air. Bref, 2016 année morose pour les courses, coupure sèche début 2017 puis reprise très progressive sans compèt. Un premier 30km très réussi en Décembre, des courses plus orientés plaisir début 2018, une prépa presque totalement réussie pour la Barjot, je suis presque de retour sur ce qui me plaît. Le souvenir de l’abandon à la Pastourelle est toujours présent, il reste à régler ses comptes et revenir sur la distance >40km, barrière psychologique pour moi.

J’ai déjà été raisonnable en ne prenant pas le départ de la Barjot blessé. J’ai continué à être raisonnable en ne cherchant pas de suite une « course de repli », car j’ai tout de même coupé 6 semaines la course pour soigner le tendon. Mais début Août, avec la reprise et la perspective des vacances, je scrute un peu le calendrier des courses. Et comme la traditionnelle Foulée du Cézallier se profile (4 ou 5 participations déjà, en relais et solo), idéalement placée au tout début des vacances, je coche le nouveau trail 12 km. Bien, court, ça permet de se remettre en jambe sans refaire le même parcours une nouvelle fois.

Sauf qu’il y a un nouveau grand trail, pas très escarpé, 40km. Le Mercredi matin, alors que je suis en vacances la veille à 18h et qu’il y a 500km de route. Bref. La raison annonce clairement qu’avec 6 semaines d’arrêt complet de la course, un peu de vélo et à peine 4 semaines de reprise, ça peut pas se faire dans de bonnes conditions. Surtout que le site internet annonce 44km (oui j’ai quand même été lire…). Et c’est risqué pour le tendon. Bref. 12.

Mais comme les inscriptions peuvent se faire sur place, je ne m’inscris pas. Et je regarde à nouveau le grand parcours. Je télécharge le tracé, qui est un peu fait à la hache, et en affinant, on monte à 46km environ. C’est pas la même chose que 40km. Vraiment, non. 12, bien, suffisant, raisonnable.

La reprise se passe bien, le tendon va très très bien, mieux qu’à une époque où je courrais pas mal. Re-inspection du tracé, du nombre de ravitos, de l’heure de départ… Bref, je comprends vite que si la tête dit non, le cœur a déjà un peu décidé que c’était sûrement con mais jouable. Je teste en enchaînant des sorties plus longues sur 3 jours d’affilée : pas de mal de jambes, tendon ok. L’inscription sur place permet d’être flexible : si le voyage est fatiguant, je peux m’inscrire au 12. Si tout va bien… je peux tenter ma connerie. 

Donc une semaine avant, la décision est prise : je me prépare pour le grand, et je bascule sur le petit si ça ne va pas. Je surveille la météo car le grand beau temps est annoncé, et je crains la chaleur. Donc si ça grimpe trop, je bascule sur le 12. Mais d’un autre côté, il faut bien affronter sa Némésis non ? Donc la limite est définie à 25°C : au-dessus, je suis raisonnable, en dessous, je tente.

Comme le trajet se fait sans souci, j’arrive assez tôt en Auvergne et toutes les conditions sont réunies : reposé, bien gavé de glucides, 24°C annoncés. Je peux attaquer mes vacances en me levant à 5h30, un début en fanfare quoi !

Plan de bataille

Dans ma tête, j’entrevois bien les difficultés du pari du jour : 

  • 46km, je n’ai pas l’endurance pour les faire sans souffrir. Donc peu importe la vitesse, le but est d’aller à l’inéluctable bagarre pour effacer la Pastourelle et se prouver qu’on peut repasser en petit ultra et sans craquer. Le test est plus mental que physique en fait.
  • 24°C, il va falloir gérer un de mes soucis principaux, surtout que sur les estives, pas d’ombre. Je vais être exposé en fin de course, il va falloir gérer.

Sur le premier point, rien de compliqué : partir tranquille, et voir comment la tête va gérer à la fin. Je suis plutôt confiant sur ce point, l’envie d’effacer le mauvais souvenir est là. Je suis remonté comme une pendule !

Sur le second, je poursuis dans la lignée des précédents essais : pas de sac qui me fait plus transpirer, habillement au plus léger, ceinture pour porter le minimum et 1l d’eau de charge maxi. Ça devrait suffire. Casquette, buff pour se rafraîchir, trois gels. Aucune veste. Je pars donc vraiment léger au petit matin, il fait frais mais pas froid. Je dois être le seul solo sans sac, sauf peut-être les flèches de devant. Mais chacun ses soucis, je préfère faire à ma sauce et gérer mes soucis de surchauffe.

Profil roulant

Une première, c’est l’avantage de la tranquillité. Sur la ligne, franchement nous ne sommes pas 30 coureurs ! J’adore, j’aime mélanger les courses plus grosses avec les toutes petites. Je laisse partir devant presque tout le monde, et je démarre en ayant bien en tête le profil : gentil yoyo sur 8 bornes, 22 bornes de montée très progressive, 16 bornes de descente avec une bonne remontée au 39ème. Tout est sur la montre. Suffit d’y aller tranquillement. 

Je pars donc peinard, au petit trot, sur un profil plus facile que celui d’il y a deux ans, un peu trop de bitume, un balisage parfois léger, mais je suis très content d’être à nouveau sur un grand parcours. Je discute un peu, je remonte lentement quelques coureurs, je marche un peu mais globalement, ça se court beaucoup. Le tendon ne dit rien, même si j’ai évidemment une certaine appréhension. Mais globalement, tout roule. Je suis à la maison en Auvergne, y a pas grand monde, il fait beau, j’ai toujours un peu peur de la suite, mais je me sens à nouveau à ma place. 

On est pas bien là ?

La grande montée arrive, et c’est le même principe : beaucoup de course, un peu de marche. Je m’arrête bien à chaque ravito, je bois un peu, je refais le plein, je grignote, je discute. Je suis rapidement tout seul, je reprends parfois un coureur, je me fais reprendre, peu de discussion, je préfère rester à mon rythme dans ma course. Et le silence me convient tout à fait. Mine de rien, sans regarder la montre, le temps passe assez vite, je découvre les estives et les paysages sont vraiment apaisants. Je n’ai pas mal aux jambes, je n’ai pas besoin de trop manger, j’ai l’eau qu’il me faut et il ne fait pas trop chaud. TOUT. VA. BIEN. Je reprends encore quelques coureurs, lentement. 

Chaleuuuuuur

ROULANT, TROP ROULANT !

Puis au 30ème environ, je bascule au sommet. Psychologiquement, c’est déjà un sacré bon kif. Les estives sont vraiment magnifiques là haut, c’est la première fois que je visite ce coin, donc je me nourris aussi des paysages très calmes. On voit à perte de vue, j’ai croisé une vache, pris quelques photos. Je n’ai pas regardé ma montre, sauf pour les messages sur les prochains points clés. Non, je regarde autour de moi plutôt que de m’enfermer dans des chiffres.

La vue du sommet, magnifiquement paisible
La vue du sommet, magnifiquement paisible

J’entame la descente, et immédiatement, le haut des quadris se manifeste un peu. Il faut dire que j’ai pas mal couru sur les 22km de montées. C’est pas le Ventoux hein, c’est très tranquille, mais 22km. Avec mon entraînement assez léger depuis début juin et mon manque de travail de D+, pas étonnant. Et la douleur assez nouvelle sur le haut des quadris, que j’accueille presque avec joie (c’est tellement mieux qu’une douleur à un tendon ou une articulation !) descend assez vite. Chaque pas commence à être douloureux. Difficile de vraiment descendre libéré. Ok, tu voulais ta connerie, tu l’as, va falloir gérer ça jusqu’à l’arrivée. Jusqu’ici, je faisais des petits ultras plus pentus, pas après 6 semaines d’arrêt, et avec moins de bitume. J’accueille donc la douleur plus tôt que prévu, mais sans surprise et positivement. La douleur vient toujours, donc je ne cherche pas à me battre contre elle. C’est une compagne de route. Donc je l’accueille avec bienveillance. « Salut ça va ? Je t’attendais plus tard. Le mari, les gosses, tout est ok ? Allez on rentre à Marcenat ». Bon, je ne dis pas ça tout haut hein, les autres me prendrait pour un taré.

Une fois arrivée à l’avant dernier ravito, mauvais nouvelle : parcours changé, on descend par la route. Sur le moment, je trouve ça bien, on enlève une petite montée. Grossière erreur ! La route en descente quand on a plus de quadris, c’est le MAL. Par contre, je trouve une carotte bien sympa. Le bénévole du ravito me dit « vous êtes 10ème ». 10ème sur quoi, 20 à 25 solos ? C’est un détail sans importance, mais dans ma tête, « Top 10 », ça sonne pas mal. Ça sonne bien, ça a le goût d’un nouveau gâteau qu’on a jamais goûté. Alors que depuis le début je répète que je veux juste finir et je m’en fous des autres, les mots « Top 10 » m’entrent dans la tête. 11ème, ça fait pas pareil. C’est un peu nul, 11ème. Et je sais que 2 coureurs sont derrière moi, on fait le yoyo depuis quelques bornes. J’ai pris de l’avance, mais ils arrivent au ravito. Je repars donc en ayant mal, mais avec une motivation pour gérer la douleur. 

S’en suivent 3.5km de bitume qui paraissent bien bien plus long. J’essaye de courir sur l’herbe sur le côté quand je peux. J’essaye d’aller plus vite pour tester, mais non, ça fait juste encore plus mal. Je me retourne, pour jauger mon avance. Et ce Top 10 devient la raison de courir. Fini le tourisme, les photos et la rigolade. 

La bagarre

Moi qui voulais me tester le mental, je suis servi : il commence à faire bien chaud pour moi, je suis tout seul et j’ai deux quadris en grosse souffrance, comme jamais dans mes courses précédents. J’ai déjà eu mal aux jambes, bien sûr, mais jamais autant. Et je n’ai plus vu personne devant depuis bien longtemps, donc je me place dans la peau du chassé, et je continue à courir. Envoi de textos dans la dernière montée où les jambes ne font plus aussi mal, mais où je cuis un peu au soleil. Et je me retourne, régulièrement. C’est la première fois que je défends un classement comme ça. Je ne vois quasi plus mes poursuivants, j’ai bien du mal à jauger leur retard de toute façon, et je n’ai aucune idée de leur état de forme. Mais ils n’avaient pas l’air trop fatigués au 28ème, donc je m’imagine toujours qu’ils vont descendre à très bonne allure. Chaque fois que je me mets à marcher sur du plat, je culpabilise, le fait de marcher hors montée sonne presque comme une défaite. Tout le monde s’en fout que je marche, que je perde des places au classement ou même que je n’aille pas au bout. Ça n’aurait aucune importance aux yeux du monde entier. Mais j’ai ma revanche à prendre, et peu importe si ça fait mal à chaque pas, j’y retourne. Je tente même d’accélérer un peu sur des portions en me disant « je creuse l’écart ». Top 10. Top 10 d’une course avec presque personne, au fin fond du Cantal, mais la carotte mentale fonctionne.

Je reviens sur la portion de parcours commune au 24km, je me souviens très bien l’avoir dévalé à grosse allure la seconde année sur mon relais, alors que je me traîne maintenant. Le contraste me fait sourire. Mais je suis en plein dans ce que je suis venu chercher : gérer la fin de course au mental, et gérer la chaleur. Je ne suis pas venu chercher la facilité. L’idée même que je pourrais facilement interrompre la douleur en m’arrêtant de courir me fait bien rire, tout haut. De la merde ouais ! La déficience mentale et physique de la Pastourelle est bien loin. J’en chie beaucoup plus, mais la tête n’a aucunement envie de s’arrêter. Marcenat est en vue, c’est franchement long et douloureux, mais les émotions de l’arrivée n’en sont que décuplées. Et dans ce cas, on ne parle pas juste de l’arrivée d’un voyage de 46km, mais plutôt de 3 ans au final, quelque part. Une éternité.

Le résumé de la course

Le retour à la maison

Donc au final, quand j’arrive sur le dernier kilomètre, je suis l’homme le plus heureux du monde, avec deux quadris en bois et la peau cuite mais heureux quand même. Je cours toujours, je n’ai pas explosé avec la chaleur du début d’après midi, j’ai pris des coups de soleil, j’ai tourné et ajusté ma casquette 622 fois, bien bu, bien arrosé ma tête, le fait de ne pas avoir de sac a bien aidé, la stratégie était la bonne. J’ai certes marché par moment, mais globalement beaucoup couru, y compris de longs kilomètres avec une bonne douleur à chaque jambe. J’ai pris profité des magnifique paysages et d’une petite course comme je les aime. Pas de renoncement dans la tête, c’est le plus important. L’envie est toujours là, le plaisir est toujours là. Oui, je suis bien de retour à la maison !

PS : merci à ceux qui auront lu intégralement ce compte rendu qui est finalement plus un voyage intérieur qu’un descriptif de la course. 

4 commentaires

    1. Oui enfin, dans la douleur… Bon, je suis pas perclus de crampes au bout de quelques bornes moi ;-), mais ça s’est quand même fait aux forceps cette affaire ! J’espère arriver à me mettre minable différemment la prochaine fois (donc évidemment, ça sera pareil voir pire, ça serait trop facile sinon, manquerait plus que les plans se déroulent sans accroc)

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