Rencontre avec Rémi, dossard 211 depuis 25 ans

Rémi fait partie d’une espèce en voie de disparition. Loin des dossards modernes à puce électronique intégrée et à usage unique, Rémi est un dossard à l’ancienne, durable, qui roule sa bosse de course en course depuis les années 90. Nous sommes allés à sa rencontre.

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Quand nous le rencontrons au café de la gare, il demande poliment s’il est possible de se mettre plutôt à l’intérieur.

« Vous comprenez, un coup de vent et hop, je m’envole. »

Il faut dire que Rémi ne paye pas de mine. Simple, tout blanc, avec son simple « 211 » en grands chiffres noirs. Pas de marques de sponsor, pas de nom de coureur, pas de nom de course. Il porte le poids des années. Sa texture n’est plus lisse, il a été plié, froissé, piqué dans les coins, mais il se tient toujours droit, solide.

« Je fais surtout des petites courses de villages à droite à gauche. Je travaille pour une société de chronométrage. Oh pas une grosse, une petite, le plus souvent il n’y a même pas les puces pour les chaussures, c’est artisanal comme travail. Je tourne pas mal dans la région. C’est sûr qu’on est de moins en moins nombreux à travailler comme ça. »

Quand nous lui demandons combien de courses il a faites, il rit de bon cœur.

« Oh je n’ai pas compté, sûrement dans les 500 en 25 ans ! J’ai fait de la route, de la course nature, le « trail » comme on appelle ça maintenant, j’ai fait des courses pour enfant, des nocturnes, des corridas déguisés, tenez, je vous ai même ramené des photos ».

L’album de Rémi mélange joyeusement les photos de tous les coureurs qui l’ont porté, des jeunes, des vétérans, des femmes, des hommes, des enfants. Les expressions des visages sont aussi variées que les tenues et styles. Les vieilles photos sentent bon l’argentique. Lorsqu’on lui demande quels sont les bons et mauvais côtés de son métier, il prend le temps de la réflexion.

« Les bons côtés, c’est facile, je cours souvent avec quelqu’un qui prend du plaisir quand même. Soit en allant vite, ou en profitant tranquillement, dans la douleur ou la relaxation donc. Je le sens bien que mon coureur ou ma coureuse profite, c’est aussi mon bonheur à moi. Et vous savez, peu importe la distance, que ce soit 10km ou 80, il y a toujours des coureurs qui vont au bout d’eux même, ils pleurent à la fin, comme des gosses, et moi aussi souvent, ah, je suis un peu sensible… Rien que pour ces moments, je veux bien supporter les mauvais. Il y en a nettement moins heureusement, mais sur 500 courses, ça arrive forcément. Les abandons par exemple, ça me fait toujours mal. Quand le bénévole dit à mon porteur « il faut rendre vot’ dossard s’il vous plaît », c’est dur honnêtement. Il y a parfois aussi des coureurs qui ne n’aiment pas, ils m’attachent sur le dos de leur sac et je passe la course à regarder la tête du coureur de derrière… Ou pire encore, quand ils me cachent sous leur veste. Alors ça c’est horrible, il fait chaud, humide, on y voit rien, et ça sent mauvais le plus souvent, soyons honnête ! On me sort juste à la lumière quelques secondes à la fin pour prendre la photo… »

Le débit est vif et assuré, les descriptions précises. Rémi est un vrai passionné de course à pied, et on pourrait l’écouter raconter ses petites histoires de courses tout l’après midi.

« Je me souviens bien d’une course pour enfant en 1997, ça remonte ! Emmanuelle, une gamine, était en retard, les parents un peu énervés, résultat, on m’avait attaché à l’envers. La tête en bas ! C’était horrible, j’ai eu envie de vomir pendant presque toute la course ! Et en parlant de ça, je me souviens d’une corrida en 2009, au début c’était super sympa, j’étais dans un groupe de potes, ambiance super détendue. Mais ils ont fait tous les ravitos à la bière, donc ça n’a pas manqué, mon coureur était malade à la fin. Il m’a tout vomi dessus… Je vous raconte pas les odeurs ! Jean-François il s’appelait je crois… »

Le récit de toutes ces courses étalées sur plus de deux décennies nous amène à lui demander son avis sur le côté très tendance de la course à pied depuis quelques années.

« Oh je ne vais pas me la jouer vieux grincheux qui dirait « c’était mieux avant… ». C’est sûr qu’il y a de plus en plus de courses, plus chères, à concept, et toutes ces montres qu’ils ont, les smartphones etc… Mais personne n’oblige les coureurs à faire tel ou tel type de course, et je vois de plus en plus de monde sur mes petites courses. Donc si les gens se bougent et prennent du plaisir, c’est le principal. Plus que de savoir s’ils ont payé 50€ pour une course de 10km ou s’ils avaient vraiment besoin de la dernière Garmin. En plus c’est sympa, ils font souvent des « selfies » avec moi sur leur smartphone maintenant, ça me fait plaisir ! »

Quand on lui demande s’il aimerait participer à une grande course, plutôt qu’à toutes ces courses de petits clubs, il n’hésite pas une seconde :

« Vous rigolez ? C’est sympa les grandes courses, ça fait classe sur le CV, mais ça n’arrive qu’une fois ! Ensuite finie la course à pied, vous finissez au mieux encadré sur un mur, au pire dans une boîte à chaussure sombre avec un temps écrit au marqueur dans votre dos ! Ça fait un peu trophée de chasse, vous ne trouvez pas ? Et j’en ai croisé quelques uns de ces dossards, on leur imprime des noms de marque partout, ils embarquent de l’électronique, je préfère rester tout blanc et simple moi ! J’aime faire mes petites courses, je vais certes un peu toujours aux mêmes endroits, mais chaque porteur est différent, les courses aussi finalement. J’aime bien sentir les doigts un peu fébriles qui essayent de m’accrocher le plus droit possible avec les petits épingles. Je suis un peu nerveux avant le départ moi aussi. Je n’échangerais ces sensations contre une seule grosse course pour rien au monde ! »

Puis quand on évoque finalement le quasi anonymat de son statut, en lui demandant si son rêve serait de gagner une course un jour, sa réponse vient à contre courant :

« Moi gagner une course ? Oulà non pas du tout ! D’accord, je serais à la une du journal local pour une fois, mais il faut être réaliste, ce n’est pas moi qu’on regarderait. Et j’ai été porté par des coureurs qui galopaient pas mal quand même ! Je crois que j’ai fini 4ème à la ronde des étangs en 2004. Non, mon rêve, ce n’est pas d’arriver premier. Ça serait de ne pas être qu’un numéro, mais SON numéro, à lui ou à elle. Ne pas être sorti que pour des courses quelques fois dans l’année, mais aller courir un peu tout le temps, un peu partout, seul ou à plusieurs, vite ou lentement, au gré des envies. Parce que je n’aime pas que les courses moi, j’aime la course. J’aimerais être adopté. »

3 commentaires » Ecrire un commentaire

  1. Belle idée que celle de faire parler un dossard. Mais pourquoi diable « 211 » ? Cela va-t-il rester un mystère à jamais ou « 211 » expliquera-t-il un jour pourquoi…? Dans le prochain volet de la vie de ce dossard probablement…

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