Festina lente

La course à pied, même si à la base ça veut dire aller le plus vite possible d’un endroit à un autre, au final, c’est plus l’école difficile de la patience.

Il est vrai que courir, si on regarde un enfant, la forme la plus innocente de course à pied quelque part, c’est partir comme un dératé, courir à en perdre haleine, courir pour courir, la liberté totale. Hélas sur nos courses, que ça soit en compétition ou non, cette liberté se révèle vite … douloureuse. Il faut gérer, il faut être patient. Penser au long terme, pas aux prochains 200 mètres. Il faut aller le plus vite possible, mais sur la distance qu’on s’est donné à parcourir, en répartissant. Combien d’entre nous sont partis sur une course en se disant « doucement, tu as X kilomètres à faire » ? Et invariablement, parce qu’on a parfois un peu trop écouté son envie d’enfant de courir libre et de profiter de ses jambes, on finit plusieurs kilomètres plus tard par se dire « putain quel sport à la con, je referai jamais plus de course bordel ! ». Mais on y revient. Pour être plus patient.

Courir, c’est aussi la patience quand on ne court pas. Parce qu’il faut respecter son corps et son temps de récupération ou de guérison. Combien d’entre nous ont déjà été frustrés de voir les autres courir alors qu’ils sont blessés ? Combien d’entre nous à avoir repris trop tôt pour rechuter connement ? Ou même à avoir couru tout en étant blessé ? Nous écoutons facilement notre envie du moment, plutôt que de voir à moyen et long terme. Gérer pendant la course est important, mais gérer pendant qu’on ne court PAS est aussi important.

Et courir, c’est pas qu’une affaire de patience pendant une course. C’est savoir gérer ses sorties pour être prêt pour un objectif. En sachant qu’on part d’un peu loin, que la route est longue, et qu’il faudra être patient. On aimerait tous pouvoir se dire « ouais super, je suis en prépa marathon, allons courir 2h30 ! » ou s’envoyer de suite les grosses sorties en montagne de 5h pour préparer son trail. Mais il faut monter progressivement, lentement, en évitant de tout casser (surtout quand on a plus 20ans… Ouch). On s’inscrit sur des courses des mois à l’avance, et souvent, on aimerait bien que la course en question soit dans deux semaines. Mais la patience est nécessaire, car on ne peut pas prendre une option « Premium » en payant plus cher à l’inscription, celle qui avancerait la course et raccourcirait la préparation à deux semaines. Il faut travailler, gérer la progressivité, et mériter d’aller à sa course. Les plus grands plaisirs viennent souvent des plus gros défis. Qui dit défi dit nécessité de s’y préparer, et la patience qui va avec le long travail associé.

Une image honteusement pompé sur internet

A une époque où tout va plus vite, où on veut tout plus vite, c’est un sain rappel à l’ordre. On peut tout acheter sur internet, et bientôt se faire livrer par drone dans la journée (c’est sûr que de ne pas avoir sa nouvelle veste dans la journée, c’est très grave). On est prêt à aller faire la queue des heures devant un magasin pour avoir un nouveau téléphone qui fait grosso modo la même chose que le précédent. Ne pas l’avoir le jour de la sortie serait évidemment déprimant. On veut pouvoir parler avec tout le monde, tout de suite, tout lire, savoir, voir, entendre. Même dans notre petit monde de la course à pied, si on ne met pas en ligne sa sortie dans la journée (heureusement, les nouvelles montres n’ont plus besoin d’ordinateur, ouf, nous sommes bientôt sauvés), sur Strava, Garmin Connect ou autre, elle ne récolte pas les habituels « like » et commentaires. Elle disparaît dans le flux incessants des sorties de ses amis de la « communauté ». Durée de vie bien éphémère, n’est-ce pas ? La pauvre sortie…

L’école de la patience qu’est la course est en fait autant l’école du travail et du mérite. Rien n’est jamais offert en course à pied. Ni le travail à fournir, ni la difficulté de la course (au mieux, elle sera comme prévue, au pire, bien plus difficile avec une météo de merde). Pas de cadeau, pas de passe droit, pas de raccourci. Cette simplicité est rassurante et « assainissante ».

PS: ce titre signifie « hâte toi lentement ». Non pas que je cherche à me la péter en étalant mes restes de latin du lycée, mais cet adage était (et est peut-être encore) affiché dans la graineterie de mon grand père. Qui travaille toujours. A 95 ans. Tous les jours. Il a bien géré sur la durée, papy.

6 commentaires » Ecrire un commentaire

  1. Ralentir notre rythme de vie et accepter qu’une journée ne fait que 24h…

    « L’école du travail et du mérite ». Je note, des fois que je pourrais sortir ça en entretien, ça fait plutôt classe…

    Bel article en tout cas. Mais te l’appliques-tu?

    • J’ai écris ça suite à mon expérience personnelle justement. Et je suis un grand fan des préparations, donc la patience en fait partie. Par contre je ne dis pas que c’est facile. Mais je fais de mon mieux pour appliquer ce que j’ai écrit.

    • Ce qui va très vite c’est surtout à quelle vitesse on cherche à nous faire aller (et visiblement nous nous y habituons très vite…). Tout devient accessible vite, et on cherche aussi à nous faire renouveler très vite ce qu’on a déjà : combien d’entre nous ont VRAIMENT besoin de telle ou telle nouvelle version d’une montre, téléphone portable, chaussure ? Le plus souvent, les améliorations ne justifient pas du tout la dépense. Et la montée de version est même parfois obligatoire : tel appareil électronique ne fonctionne plus avec ci ou ça parce qu’il a 2 ans. Il y a quand même une vraie volonté de pousser au renouvellement non nécessaire, et nous sommes les premiers coupables, il faut bien le dire. D’un autre côté, pour certains aspects, il n’y a pas nécessaire un gaspillage : certains achats se revendent. Ou on peut aussi réfléchir à un recyclage un peu intelligent (je change bcp trop souvents de chaussures, mais je donne les anciennes à Africa Run, au moins elles servent à quelqu’un qui n’en a pas…). Mais il y a quand même une fuite en avant consumériste qui est assez frappante. Heureusement que ça ne marche pas comme ça pour tout !

  2. Je suis bien d’accord avec cet état des choses. Depuis que je cours, je suis beaucoup plus patiente. Je sais avancer vers les choses plus doucement, car je sais que se presser est rarement urgent. Je prends les choses avec plus de recul, je ne sur-réagis plus et suis plus posée.
    Belle école de la vie que la course.

  3. En voyant le titre j’ai cru que tu allais te doper lentement 😉
    La course à pied est pour moi le sport de la progressivité : il faut apprendre à son rythme, s’apprendre même je dirais. Je pense que trop de personnes ne prennent pas ce temps avant de passer à l’étape supérieure

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