1+1=11

Départ Vendredi 6 Décembre 12h30. Arrivée Samedi 7 Décembre, 10h environ. Oui, je sais, ça fait pas 24h. Et j’ai même pas couru. Dit comme ça, ça sonne comme une imposture non ? Oui mais non. J’y allais pas pour courir. Enfin si, à la base. Mais vraiment pas que.

Non, courir, c’était les objectifs précédents de l’année. Un truc avec une distance, un temps prévu, être au départ avec tout le monde, courir tout le temps, vite et bien. 32 fois que je fais ça. Là le 24h du Téléthon, c’était l’inconnue totale, et aussi (et surtout) la première de La Ligue, et la première course typée « relais permanent » que je cherchais depuis deux ou trois ans.

Plan B

Et comme un plan ne se déroule jamais sans accroc (la nuit fera plus que le confirmer), dès le Mercredi, le tendon d’Achille droit décide d’ouvrir sa gueule :

« C’est bon, y en a assez pour 2013. C’est la trêve hivernale »

Le genre de discours qui d’habitude m’aurait plombé. Oui mais voilà, c’est la première course non individuelle (ou presque). Une petite boucle, des gens qui arrivent et repartent sur 24h. Je sèche comme un con deux jours parce que je ne peux pas courir ? Ben oui, quand même, je suis un coureur, merde. Marcher, c’est un échec non ? C’est moi même qui le disait, marcher (hors trail bien sûr), c’est rater sa course. Et voir les autres courir pendant 24h alors que je marche, ça doit foutre les boules non ? Parfait, c’est l’occasion d’apprendre à voir les choses différemment. Donc envolées les idées d’alternance course / marche / repos, les premiers calculs très imaginaires sur les distance possibles. On y va. On voit comme ça se passe. On sera nombreux, on peut courir, marcher, discuter, prendre des photos, encourager, se reposer. Bref. Quitte à se faire un bobo, c’était le moment, on peut compenser autrement, pour une fois. Clôturons l’année en beauté.

11h

Arrivé à Clichy vers 11h, où Quentin m’attend, on reconnaît les lieux, un petit café, puis on retrouve Jaife, et Angélique que TopChrono a aiguillé vers notre joyeux petit groupe. On peut donc tranquillement débuter à 2 coureurs / 2 marcheurs. Et  discuter, profiter du soleil encore présent, prendre des photos, attendre les arrivées successives des nouveaux venus : Ti Tom, Daddy. Rien qu’à les voir passer, je me disais déjà que je n’aurais eu aucun intérêt à les suivre, mais plutôt à courir plus doucement pour tenir longtemps. Donc finalement, marcher, c’est kif kif. Et nombreux sont ceux à faire une petite pause pour marcher avec moi un tour ou deux. Un microcosme du monde du running, où l’on croise tous les types de coureurs, tous les niveaux. Et où l’on accepte de s’arrêter, discuter, boire un coup, faire des longues pauses dans le vestiaire surchauffé du stade de foot voisin. Un autre rythme, une autre vision de la course. Où on n’est plus dans sa bulle, mais dans une espère de grosse bulle plus détendue et amicale.

17h

La fin d’après midi arrive, Quentin doit déjà nous quitter pour repartir à Lyon (et faire son relais de la Sainté Lyon le lendemain !). Il fait nuit, les renforts arrivent, Isabelle qui débarque presque incognito en working girl avant se transformer en CatWomanInJoggingPants, Charlotte et son fondant au chocolat, Manue et ses copines, bref, de la compagnie de qualité qui remplace avantageusement les scolaires qui ont mis un joli bazar dans ce petit parc.

A ce moment là, où en suis je ? Aucune idée. J’ai commencé sur un rythme d’environ 1 heure de marche (vers 5km/h, en suivant les conseils d’Angélique qui m’ont sûrement évité d’exploser trop tôt d’ailleurs), 20 minutes de repos au minimum avec une bonne pause repas au café du coin pour se remplir l’estomac. Et on reprend. Ça avance tout doucement évidemment. Mais sans transpirer, sans avoir froid, en pensant au long terme. Et en se disant « à ce rythme, faire plus de 60 bornes, ça doit être possible non ? ». Oui sûrement. A condition de garder le rythme, sans ajouter de pauses, sans incident, sans douleurs. Pour un débutant sur une « course » aussi longue, avouons que c’était un peu optimiste. Et ça s’est confirmé.

La soirée s’est pourtant très bien passé. Il faut dire qu’on atteint le pic de fréquentation des « Twittos ». Luc, Petite Stef, les Lapins, Jérémy et sa petite famille, Clément, Nixul, Ali, j’en oublie sûrement. Chaque tour permet de croiser quelqu’un, de s’arrêter boire une soupe, manger des raisins, discuter. Et la distance s’allonge doucement. 20km. 25km. La Garmin se vide de son énergie, et j’ai du mal à penser à la couper sur chaque pause. J’ai même oublié de la prendre pour les 3 premiers tours. Un sacré bon signe de mon état d’esprit non ? Oublier la Garmin ! Bref, je profite plus des gens autour de moi que des chiffres sur ma montre. C’est Manue qui devrait être content de voir que je faisais une course « à sa façon ». Sauf que ses mollets ont décidé de lui faire payer les efforts des dernières semaines. Ça crampe. Sans même 10km de course au compteur. Compagnone d’infortune, bienvenue. Nous marchons ensemble. Ses beaux plans en ont pris un coup.

22h

Les rangs se clairsèment un peu, certains rentrant se reposer avant de revenir le lendemain (ou d’aller sur une autre course, on est pas des rigolos). Ti Tom va revenir après avoir couché sa petite famille. Et on se dit qu’on doit pouvoir tenir longtemps comme ça non ? Dormir, mouaif. Il y a des chambres fournies par l’organisation pour ceux qui veulent faire la nuit. Mais le vestiaire du stade juste à côté, c’est sympa et pratique non ? Sauf qu’arrivé minuit, il ferme. Ah. Donc la pause de 20 minutes se transforme en visite d’une des chambres avec Manue et Isabelle. Ouais, premier relais, et j’emmène deux filles à l’hôtel, et pas des moindres. J’adore la course à pied.

De retour dans notre parc favori, nous reprenons à notre rythme, moi en marche avec Angélique, les autres en course. Mes jambes commencent à faire mal. Et je me dis que je ne tiendrai pas 24h comme ça. Que le schéma 1h / 20 minutes, déjà bien attaqué par les pauses rallongées, ça ne tiendra pas. Il faudra une vraie coupure. Et reprendre après… Les jambes voudront bien ? Rien n’est moins sûr… Questions questions…

1h

Et histoire de continuer à bouleverser les plans, Manue achève sa nuit avec une petite entorse juste après avoir repris la course. Il y a des jours comme ça… Isabelle et moi restons avec elle. J’avoue que je me vois mal continuer à tourner alors que j’ai un peu lancé l’idée de ce grand bordel et qu’elle se retrouve à une heure du matin assise dans un parc à Clichy avec une cheville en vrac. La croix rouge arrive et prend son temps pour l’examiner. Et décide de l’amener à leur local pour faire un diagnostique plus précis. Le simple fait de se relever après quelques minutes assis dans le froid finit de me convaincre de la suite des événements : j’ai deux jambes en bois, l’excuse « je reste avec Manue quand même » me semble vraiment parfaite à ce moment là. Je dois avoir un peu plus de 30km au compteur. Mes rêves de 24h non stop s’envolent, mon corps n’est sûrement pas habitué à ça, marche ou pas.

Un petit café froid, mais dans un local chauffé, une Manue en vrac qui évite les urgences mais pas l’arrêt abrupte de sa nuit, et nous repartons direction l’hôtel pour la mettre au chaud. En voiture. Et j’avoue qu’à ce moment là, ça fait bien plaisir de prendre la voiture. Et de se mettre au chaud. Et de ne plus marcher.

3h

Le 1+1=11, célèbre citation de ce philosophe des temps modernes, se met alors en route. Romuald arrive très légèrement saoul après une soirée d’anniversaire, avec la bouteille de champagne promise s’il battait son RP sur marathon (2h55, une broutille). Ce petit remontant fait du bien, ainsi que le dîner gastronomique à base de produits du distributeur automatique de l’hôtel. Lorsque Romuald décide de partir courir avec Isabelle, c’est la motivation idéale pour laisser Manue au chaud et se replonger dans le froid. J’avoue que sans eux, j’aurais peut-être cédé à la tentation du sitting au chaud dans cet Appart City. Le plus dur, c’est de repartir. A froid, ça fait mal, mais une fois chaud… Faut pas déconner. Il y a des douleurs bien pires que ça, ok on ne comprend pas trop ce qui fait mal, mais sûrement rien de grave. Des trucs graves, il y a des tas de gens qui en ont. D’ailleurs, le Téléthon, même si sur le moment on y pense pas trop, il faut quand même se souvenir de ceux qui ne peuvent même pas marcher. Donc bouge ton cul. Et marche. C’est pas difficile de marcher. Se rapprocher AU MOINS du marathon quand même merde. On veut faire du trail en 2014 ? Ah ouais, et on fait la fillette avec à peine 30 bornes de plat en marche à pied pour deux vagues douleurs dans les jambes ? Ruminage, ruminage. On marche, on ajoute des kilomètres. On passe les 35. Isa et Rom continuent de bien avancer. C’est chiant la marche. Mais je rentrerai pas comme un gland dès 4h du mat. Fuck that.

5h

Une bonne heure de marche. Les jambes toujours douloureuses, mais avec des pauses régulières, ça se gère. On retourne donc à l’hôtel, une bonne pause au chaud, à dormir un peu sur la moquette, qui, sur le moment, parait délicieusement confortable (mais visiblement moins que le mollet de Manue…). Et on se raccroche à ce qu’on peut pour garder son objectif : aller au marathon. Morgan arrive au petit matin avec les croissants. Charlotte va revenir. N’importe quoi auquel s’accrocher pour se motiver. Ah j’en rêvais de la nuit à tester sa motivation, quand on se pèle, qu’on a bien mal aux cannes, et qu’il faut voir si on lâche l’affaire ou si on s’accroche. J’étais servi pour le coup… Quelques ronflements plus tard (soit disant…), Isabelle me chatouille les pieds. Il faut y retourner. Rapide coup d’oeil à l’heure. 6h. Bon. Réfléchissons tactique. Morgan passe chercher les croissants vers 6h45. Il ne sera pas là avant 7h non ? Ça fait un peu loin comme carotte… Je décide donc de glander un peu plus et laisse filer mes deux « motivateurs » de la nuit.

7h

L’appel du croissant et du pain au chocolat suffit à me faire repartir au petit matin. Je croise Isabelle et Romuald que la petite pluie a fini d’achever. Je les supplie de rester, moyennant finance bien sûr 😉 Puis devant leur refus catégorique, je relève le menton pour aller braver ce bon temps de merde et finir ce que j’ai à faire : un marathon en marche soit, mais un marathon quand même. Merde. Morgan est là avec des viennoiseries pour une armée. Je me ravitaille grassement, et reprend ma marche. Allez, quelques tours et ça fera une distance respectable. Ça suffira bien non ? Les jambes sont quand même bien entamées, et j’ai du dormir une heure. Mais bon, comme je dis à Morgan, je vais pas m’arrêter comme un con à 42.2 pile. Il faut en rajouter un peu plus pour dire « j’ai fait plus qu’un marathon ». Style 43 ou 44. Voire 45. C’est plus rond. C’est pas si loin de 50. Mais bon, ça fait 8 bornes de plus quand même. En marchant, c’est loin 8 bornes. Ça fait 14 tours environ. 2 heures ? Et il faut ramener Manue à la gare quand même, on va pas la laisser déprimer dans le métro. J’ai pas trop le temps de faire tout ça… Mais là, Morgan sort la phrase magique :

« oui, mais ça serait beau »

Ruminage ruminage.

Oui. 45, c’est un peu nase comme chiffre. C’est entre deux. Texto à Manue. Dis Manue, je pense pousser à 50. Je te ramène avant peut-être ? Après ? Et Manue, qui est une crème, me laisse le choix. Un train pile dans une heure. Le signe du destin. J’attrape quelques viennoiseries pour soigner sa cheville, et je rentre à l’hôtel. 41km et quelques au compteur. Le marathon attendra. Aller retour rapide à Saint Lazare dans un Paris à peine éveillé. Pif Paf. J’adore quand un plan se redéroule sans accroc.

9h

Bon allez, là on a bien mal aux cannes, mais un bel objectif, rien de tel. Morgan enchaîne tranquillement ses kilomètre, Charlotte est de retour super motivée après déjà 15km la veille, et d’autres coureurs sont également revenus ajouter des kms. Rien de tel pour se motiver. Aller, 14 tours, c’est reparti, 2×7 tours avec une bonne pause, ça se fait. Et oui, ça se fait, sans pause finalement, parce que les pauses, c’est pour les pompes à vélo. 9… 8… 7…  Ça ne sera finalement l’abandon au milieu de la nuit. Pas non plus les rêves de 60 km et plus. Mais un bon test de motivation, et la preuve que oui, 1+1 = 11, les autres coureurs et toutes les petites motivations font des miracles. 6… 5… 4… Ça s’enchaîne bien, les douleurs de la nuit sont plus supportables soudainement avec le bon objectif. Comme quoi il faut savoir accepter les temps faibles pour rester concentré sur son objectif. Les objectifs de trail pour 2014 semblent loin, mais bien préparés, ça semble jouable. 3… 2…, allez Morgan, je fais le dernier en courant, tu viens ? Tendon douloureux ou pas, je sens plus trop mes jambes. Et c’est parti pour un tour de plaisir, en courant franchement, librement, comme un gosse heureux de s’amuser. 84 tours. Et voilà. 50km dans ce parc. Sûrement quelques uns de plus en dehors. Pas vraiment 24h, mais il faut savoir éviter d’en faire trop (bon j’avoue, de retour chez moi, j’en suis arrivé à me dire que 100 tours… Tais toi tais toi, ça ira très bien comme ça). Un petit au revoir à ceux encore sur place et qui donneront encore des kms. Et je rentre me mettre au chaud.

Quelques heures plus tard

Les jambes ne vont pas si mal. Et finalement lire les Tweets de tout le monde, voir tous les kms parcourus qu’on n’avait pas forcément vus à marcher en rond comme un couillon. Se sentir très fier de tout le monde, qu’on s’est pas réunis pour rien. Se dire qu’on a bien profité de son temps, même s’il eut été plus sympa de courir avec tout le monde. Mais aucun regret, alors que j’ai quand même marché, la lose pour un coureur non ? Mais non, pas ce jour là. Et tout ce qu’on peut apprendre sur son corps, l’envie de tout arrêter, mais comprendre qu’il faut savoir se reposer un peu, que ça passe, que les autres sont de formidables motivations à repartir, que le corps peut toujours plus qu’on pense. Que la douleur au tendon n’est plus vraiment là deux jours après, que ça n’a aucun sens, on la sentait bien, on la connaît cette douleur. 50km de marche pour soigner une lésion, ça paraît con non ? J’y comprends rien. Ça fait du bien quelque part de voir qu’il y a encore autant à apprendre.

Et se rendre compte qu’on a complètement oublié un pari tenu le Vendredi matin. 50km. Sur le moment j’avais accepté en me disant « facile. Du billard du poche. Fingers in the nose ». Oui bien sûr. La course à pied remet toujours à sa place. 50km de marche, dans le froid, sans entraînement d’endurance, c’est loin d’être si facile. Une bonne leçon. Peut-être que le tendon a crié pour ça ? Pour ramener un peu d’humilité dans une confiance poussée un peu trop haut par les performances de l’automne ? Je n’en sais rien. Je sais juste qu’un coureur que je n’ai jamais rencontré de ma vie a lancé ce pari, et qu’il a tenu parole et versé au téléthon 1€ par km marché. Chapeau à lui. J’ai bien failli ne pas tenir mon engagement. Mais je n’étais pas seul là bas. Ça a bien aidé.

9 commentaires

  1. PAP il fait parler les courses, les montées et les tendons. Bravo.
    Belle ouverture d’esprit d’avoir testé la marche, même par défaut. Une opportunité.
    C’est vrai qu’on a couru un peu vite parfois pour cet exercice mais perso, je me voyais mal courir trop longtemps sans profiter des autres, s’arrêter pour vraiment en profiter. Déjà que je suis frustré…
    En tout cas je suis ravi de voir que tu as pris cette marche comme une véritable épreuve. Tu l’as prise au sérieux malgré l’inexpérience. C’est cool. Et tu as eu ton lot de souffrances apparemment.
    Je note que tu es le seul à avoir fait référence aux personnes pour qui on était censés courir. Tu ne laisses rien au hasard !
    Super CR, belle humilité.

  2. C’est vrai que lorsqu’on est tranquillement à courir/marcher à plusieurs là bas, on ne pense pas forcément trop à la raison d’être de l’événement. A 4h du matin, mon esprit était un peu plus « disponible » pour ça 😉 J’aurais bien aimé courir quand même pour plus parler avec tout le monde, c’est sûr, même si sur 22h, j’aurais dû m’arrêter assez souvent. J’ai pas ton endurance ni celle de Jaife ou Morgan

  3. Ben oui, beau CR comme d’habitude, transparent et spirituel. J’aime bien comment tu décris ta façon d’apprendre toujours. Et on a appris vraiment, cette nuit-là. Notamment à déprogrammer les plans qu’on se met dans la tête. Et s’ajuster à ce que l’univers nous propose à la place, lui qui n’en fait qu’à sa tête. Et ça, c’est pas la moindre des leçons. Comme des créatures, on mériterait d’être choisis pour incarner l’espèce suivante. On a passé la sélection naturelle de Darwin! Vivement la prochaine épreuve non? 😉

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