[CR] La fin ? Non, le début !

J’ai décidé de courir le marathon de Paris 2011 après être venu prendre des photos de l’édition 2010 à Vincennes. Ce ne sont pas les premiers coureurs qui m’ont convaincu, mais plutôt les derniers. Des gens déguisés, des gens qui le faisaient « à la cool » en discutant, des gens en surpoids, et la plupart terminaient. Pourquoi pas moi ? J’avais poussé à 20km déjà, et comme on m’avait dit « si tu fais 10, tu fais 20 », allez hop, appliquons la formule pour le marathon. J’ai tout de même attendu de voir comment je passais les deux « classiques » de l’automne après un été sans trop d’entraînement. 1:48 au 20km de Paris à fond (attention les yeux, 20 minutes d’amélioration après la balade de l’an passé, quel homme!), et 1:42 au Paris Versailles en mode « balade pour rigoler », et surtout, pas de douleurs aux jambes après ces courses. Allez ça y est t’es un homme mon gars, 79€ plus tard me voici inscrit au MDP 2011, autant attaquer gros, la capitale, 30 000 coureurs, et pas d’assurance remboursement, on est pas une fillette.

Objectif modeste à 4h15, 10km/h c’est ma vitesse ça ! Entraînement et course prévus avec des collègues et un ami, parce que bon, je suis pas une fillette, mais l’idée de se préparer seul et de courir seul me semble un peu… effrayante. Je cours pour me faire plaisir, le plus souvent accompagné. On fait ça à la cool, on discute. Pourtant arrivé en Janvier 2011, il faut me rendre à l’évidence: si j’y vais, ça sera seul. Le collègue également inscrit doit renoncer suite à une opération, et mon autre collègue doit réduire ses entraînements suite à des problèmes familiaux. Reste mon pote des sorties longues du week end. Moi qui ne considérait pas la course à pied en solo jusque là, me voilà tout de suite confronté à ce que je cherchais avec ce marathon: me prouver que je peux vraiment aller le chercher, sans être rassuré en permanence par quelqu’un à mes côtés. Là c’est réussi, c’est 3 entraînements sur 4 tout seul mon grand !

Le plan d’entraînement est évidemment plus lourd que mes entraînements habituels (1 à 3 fois par semaine jusque là), mais je suis heureux de découvrir les méthodes « modernes »: pas de kilométrage de bucheron, 4 sorties par semaine pour environ 4 à 5h de course, ça me va ça ! Je cours pour le plaisir à la base, et si je suis prêt à m’épuiser pour finir le marathon, je veux le faire sans me blesser, en terminant heureux tout simplement. Même chose pour les entraînements: pas de contrainte trop dure. Si un jour je me sens fatigué, je décale l’entraînement. Il pleut ? J’attends une heure de plus si c’est possible. Je découvre les variétés d’entraînement également, PPG, PPS, VMA, quésaquo ? Suite à un début de tendinite au tendon rotulien du genou droit, je décide d’adapter le programme, on va faire du sur mesure : PPG/PPS réduit au minimum, pas de séance de VMA, rien de trop intense pour mes articulations. Je remplace par des séances « au seuil », histoire de faire le caïd dans les bois devant les coureurs du Dimanche. Toujours en restant dans l’optique: on se fait plaisir, la préparation du marathon, c’est pas le bagne. Et c’est jamais le bagne ! Courir seul devient même un plaisir, je choisis mon rythme, j’apprends à m’écouter, à comprendre les chiffres de mon nouveau camarade de course, ma montre Garmin. Bref, j’apprends tous les jours, je fais des erreurs bien sûr en suivant un plan sans entraîneur. 70% de ma FCM ? C’est trop lent ça bien sûr, je sais mieux que tous ces mecs avec 20 ans d’expérience le meilleur rythme pour courir ! Mais je m’amuse, j’arrive à monter à 4 séances sans me blesser, en surveillant toujours mon genou, en profitant finalement de cette douleur pour trouver une position de course plus efficace, moins verticale, plus portée vers l’arrière (oui, comm les Kenyans madame !). Ma vitesse de course augmente sans augmenter ma fréquence cardiaque, je me sens de plus en plus à l’aise (à 10.5km/h quand même… Ouch !). Les sorties longues du week end sont fatiguantes sans être éreintantes, en courant à jeun et sans eau le plus souvent, histoire de jouer au gros dur.

Je planifie quelques courses pour me rassurer sur mon état de forme en « configuration course ». Un 10km où je bats mon meilleur chrono de près d’une 1’20 (avec un mythique « mais mon chérie, tu as couru doucement » à l’arrivée…), un semi fait à allure « marathon » où je découvre qu’il n’est pas facile de se ralentir un peu quand on a envie de courir plus vite. 1h57’32 sur la ligne, pour 1h57’30 de prévu, je suis pile dans les temps, qui c’est le boss ? Ah ok, je finis dans les derniers ? Rira bien qui rira le dernier le 10 ! Fini l’objectif du 4h15, les entraînements et les conseils d’autres coureurs m’ont convaincu que je valais sûrement plutôt 4h. Et passer sous les 4 heures devient le défi secondaire, voir presque une obsession. Voir un « 3 » à l’arrivée, même avec un 59 derrière, rien à faire ! Je veux pas juste en être, je veux en être dans les moins de 4 heures moa madame. Je m’entraîne donc en prévoyant une cadence pour faire environ 1h55 à 1h57 sur le premier semi, ce qui ne pose pas de difficulté particulière en l’entraînement. Puis ensuite tenir, avé Maria, on me dit de faire du Negative Split, je ferai du Comme Je Pourrai. Aucun entraînement long à plus de 2h15 de toute façon, donc impossible de savoir qui se passe après 25km. Mais c’est justement ce qui m’excite beaucoup dans ce premier marathon. En découvrant les marquages au sol des kms sur les quais près de la tour Eiffel début Avril (28km seulement ??), je comprends finalement qu’à quelques kilomètres de chez moi, à un endroit visité maintes et maintes fois, je vais à la rencontre de l’inconnu, un inconnu si familier pourtant, moi même. Passer la tour Eiffel, le 30ème km, et voir ce qu’on vaut vraiment. Il est par là le fameux mur ? Quelque part, il me tarde de m’y confronter, pas forcément d’y mettre la tête, mais juste voir où se cache la Bêêête. Je sais maintenant que sur une course de 20km, on ne va pas forcément chercher au fond, alors qu’à l’époque, je me gavais de pâtes la veille. Quel grand naïf…

L’entraînement se termine, une avant dernière semaine assez fatiguante, je fais sauter un entraînement, j’ai un retard d’environ 30 à 40km par rapport au total du plan d’entraînement. Pas trop grave je me dis, pour un coureur ‘auto-entraîné’, c’est satisfaisant, surtout que j’ai toujours pris du plaisir à l’entraînement, et que les quelques fois où je suis sorti en me disant « oulà, je me sens fatigué, ça va être dur », mon corps m’a rappelé que je manquais de confiance et qu’il valait mieux que ce que je pensais. Dernière semaine light, je commence à manger des pâtes en m’inquiétant du temps: grand soleil, 24° l’après midi, voici une autre source d’inquiétude pour moi, le petit gars des montagnes qui craint la chaleur. J’essaye de m’auto convaincre que faire plus de 4h s’il fait chaud n’aurait rien de bien grave. Je décide quand même de garder l’objectif du semi entre 1h55 et 1h57 tant qu’il fera frais, et après, on verra bien ! Difficile de dormir la veille et l’avant veille, je pars chercher mon dossard porte de Versailles histoire de me mettre dans l’ambiance. Les jambes vont bien, je me sens un peu comme un animal en cage, tournant sur lui même depuis plusieurs jours, finalement très heureux d’en découdre avec l’épouvantail. Allez amenez moi le, on va s’expliquer !

Je dors peu la nuit précédant la course, mais pour une fois, pas de cauchemar idiot du type « panne de réveil, je me réveille trop tard pour prendre le départ ». Je suis mieux préparé pour cette course que pour toutes les autres. Je suis persuadé de finir, et toujours motivé pour finir vers les 4h. S’il fait chaud, autant ne pas traîner non ? C’est les randonneurs qui font 5h, moi je suis pas de ce bois là ! Je rejoins mon partenaire des sorties longues du week end, nous sortons du métro, les Champs Elysées, l’Arc de Triomphe, il fait beau, des coureurs de tous horizons, c’est Disneyland !

Le trajet pour aller déposer le sac sera notre échauffement, on se pare de nos plus beaux atouts, corsaires moulant, bandana sur la tête, lunettes de soleil, des gels en veux-tu en voilà, de la crème anti échauffement un peu partout (la classe, se glisser une grosse lichette de produit graisseux entre les cuisses, bonjour mademoiselle, vous en voulez un peu ?), si là je ne suis pas prêt, je ne le serai jamais ! Je rejoins mon sas, en me plaçant comme prévu au fond du 3h45. Autant laisser la masse des 4h derrière moi et espérer qu’ils ne me doubleront jamais, je suis un malin moi !

Premier coup de stress avant le départ, ma chère montre GPS ne capte pas assez bien les satellites, je me vois mal courir sans mon métronome, mais à quelques secondes du départ, je peux enfin entrer la cadence de mon partenaire virtuel, 10.55km/h, la vitesse du 4h. Les barrières des sas sont retirés, les coureurs des 4 heures affluent derrière moi, je me retrouve déjà dépassé par un des meneurs d’allure 4h, le second étant derrière moi. Bien joué ! Je démarre enfin, plus motivé que jamais. Un petit pipi plus tard contre un arbre des Champs Elysées (c’est pas tous les jours), j’essaye de trouver ma place dans la masse, toujours un peu irrité d’avoir un drapeau « 4h00 » devant moi. J’enchaîne les kms sous les 5’30, mais le drapeau est toujours devant. Je commence à zigzaguer un peu pour doubler, je fais les trottoirs, ce que je m’étais justement interdit je faire. J’essaye de me dire que le drapeau a débuté plus vite pour compenser la chaleur peut-être, j’essaye de dérouler en écoutant et la musique et l’ambiance de ce début de course. Je réussis surtout à rater le première ravitaillement, histoire de m’agacer un peu plus. Bravo mon gars ! Et toujours ce drapeau 30 mètres devant moi bordel… Convaincu que mon pote Garmin ne pouvait pas se tromper autant que ça, je continue sans forcer, passage au 10km en 55’40, à peu près dans les temps. Je décide quand même de forcer un poil l’allure vers le 14ème pour passer ce fichu drapeau. Je le passe au ravitaillement du 15ème, juste un peu d’eau, aucun arrêt, je peux prendre mon gel et boire doucement une partie de la bouteille comme prévu tout en courant. Sorti de la masse des 4h, c’est plus facile, je poursuis plus tranquillement jusqu’au semi, buvant suffisamment, sans chercher à forcer. 1’56, c’est une minute plus lent que mon estimation la plus optimiste, mais vu ce début de course un peu compliqué (pause pipi, ravitaillement raté, des ralentissements, frustration de voir ce drapeau qui me nargue…), je suis très content de suivre à la lettre ce que je m’étais fixé. J’adore quand un plan se déroule sans accroc comme dirait l’autre !

Le temps est finalement passé vite jusqu’au 23ème, et l’arrivée sur les quais. Il commence à faire chaud, il y a moins d’ombre, et ces fichus tunnels font perdre le signal GPS à chaque fois. Un mal pour un bien finalement, je comptais laisser dérouler du semi jusqu’au 30ème pour arriver « frais » au fameux final. J’ignore donc les temps fantaisistes donnés par la montre et laisse faire mes jambes. De l’eau sur la tête et la nuque pour se rafraîchir un maximum, et toujours bien boire. Passage dans le plus long tunnel, je m’attendais à plus de fraîcheur à l’ombre, c’est tout l’inverse. Il faut chaud, il fait lourd, je commence doucement à doubler quelques concurrents qui marchent ou ralentissent. Je ne profite pas vraiment du spectacle des quais, je cherche juste à dérouler, observant plutôt le public, ça commence un peu à tirer sur les mollets. J’enchaîne jusqu’au fameux 30ème, 2h46, j’ai 1h14 pour faire 12 km, toujours en avance sur mon objectif de 4h, mais il commence à faire vraiment chaud, et surtout, je double de plus en plus de monde. Certains s’arrêtent pour s’étirer, d’autres marchent. Mes jambes me tirent, mais uniformément, pas de douleur particulière, et surtout, mes temps restent corrects, entre 5’30 et 5’45. Je pense au 35ème surtout, un ravitaillement, et plus que 7km ensuite, je sais que moralement, je serai à bloc. Je remets mon casque, de la musique plus pêchue pour finir, un peu de powerade, je marche pour boire dans ces foutus verres sans en renverser, ça colle par terre, mais je repars tranquillement, un petit gel coup de fouet, la musique m’isole du bruit ambiant, fini le coup de moins bien relatif du passage 25-35km, je double toujours des coureurs, mes jambes sont bien, tendues mais pas vraiment douloureuses. J’accélère lentement, je repasse sous les 5’30, plus de 6 minutes d’avance sur le temps des 4h, avec la marge d’erreur du GPS, je sais que j’ai plus de 4 minutes d’avance. 37ème, 38ème, je commence à essayer de faire des calculs, je peux perdre une minute au km non? Ca fait 6’35, mais si je m’arrête comme eux pour m’étirer, c’est mort. Et pourquoi je m’étirerais d’abord, pas de crampes, les jambes vont bien, je me force même à ne pas trop pousser. J’ai chaud mais ça tiendra bien 20 minutes. Je me renverse toujours de l’eau sur la tête, 40ème, je jette la bouteille, je le tiens, mais je me refuse à y croire trop vite, et si, et si ?? Toujours 5’30 du km. 41ème, j’avance tout seul, c’est facile, je sais que je suis épuisé, mais je sais que je le tiens. Je vois toujours des gens arrêtés, j’attends de voir l’avenue Foch pour crier victoire, et si ça me tombait dessus comme ça, je sais pas, le mur du 41km500, ça existe ? Revoilà Paris, cette avenue que j’ai pris tant de fois en voiture, un dernier virage, et j’accélère encore, je passe la ligne, j’appuie sur le chrono. 3h55’27. Je pleure, ce ne sont que quelques chiffres sur un écran, mais pendant quelques secondes, ça vaut tout l’or du monde.

29 commentaires

    1. C’est justement ce qui devient intéressant sur le marathon non? On ne peut plus partir comme un dératé en se disant que ça va passer, c’est une course de gestion. Ca permet de se dire qu’on est sportif, mais que ça nous ramollit pas trop la cafetière 😉 Et bonne préparation alors si tu te lances, tu verras, c’est très plaisant en fait (entraînement ET course).

  1. Bravo à toi. Tu viens d’attraper la marathonite. Tu verras, ça s’aggrave avec le temps 😉 Et félicitations pour être descendu sous les 4h à la première tentative. Tout cela annonce des chronos encore meilleurs dans l’avenir. Bien sportivement,

    1. Merci Renaud ! Et quand je vois 40 minutes d’amélioration en un an, ça fait un peu rêver… Je serai moins ambitieux sur le prochain, surtout si c’est à l’automne 😉 Mais seul le plaisir compte à la fin, peu importe les chiffres qui vont avec.

    1. Merci bien pour ton message !
      Et oui, la sagesse (ou la prudence on va dire 😉 a bien aidé, mais ça laisse aussi de la marge pour les prochains. Moi qui cherche à trouver mes limites, je sais qu’elles sont un peu plus loin, donc je ne suis pas désoeuvré maintenant 😉

    1. Merci bien Pixie. Je ne promets pas de réitérer la performance très souvent hélas, même si un petit marathon de plus à l’automne, ça me titille… Mais j’essaierai au moins de continuer à exercer à la fois la plume et les jambes entre 😉

  2. Très bon récit, félicitations pour avoir arraché cette victoire. Les émotions sont quelque chose d’intense sur un marathon et elles sont très bien retranscrites

    1. Et la tienne à Vincennes, ce n’était pourtant plus le premier non ? J’ai peur de ne pas forcément retrouver les mêmes sensations qu’au premier sur les suivants. Je me trompe ? J’aimerais bien me tromper en fait 😉

        1. Oui, c’est évident que si j’y retourne, il devra y avoir de bonnes raisons d’y repartir. Le chrono sûrement, ou bien des conditions particulières. L’investissement est quand même important, donc il faut une bonne raison de se motiver. Je verrai bien si j’en fais un à l’automne, je pense qu’améliorer de 10 minutes sera le postulat de départ.

  3. Ça aurait presque l’air facile comme tu le décris. Enfin, « facile » … surtout le résultat d’un entraînement sérieux, millimétré même, non ? J’admire ta capacité à être si rigoureux. En tous cas ouais, 2 ans après : bravo ! Moins de 4 h sur un premier marathon, ça fait plus qu’envie …

    1. Entraînement sérieux oui ! Millimétré, non, je n’en savais pas assez à l’époque pour ça, j’ai fait au feeling, j’ai viré la VMA (je savais pas faire…) pour faire plus d’endurance. Mais au moins, j’ai respecté
      -le nombre de séances
      -la pyramide (je monte en charge, je redescends doucement)
      -mon corps. Se fatiguer oui, s’éreinter, non.

      C’est critique je pense.

      La rigueur et le millimétrage, c’est sur le plan actuel, et là, oui, je suis rigoureux, je veux me laisser moins de marge et taper le temps que je dois pouvoir faire. J’arrive à m’entraîner tout seul, dans le froid, sans rechigner ni changer le plan (sauf douleurs ou grosse fatigue). Mais faut savoir ce qu’on veut hein ! Je ne prends pas mon pied à faire une course à 90% de mon potentiel, ça donne pas les mêmes émotions. Je bosse dur et sérieusement avant, et si j’ai bien fait le taf, je passe la ligne, je vomis, et je suis récompensé 🙂 (non je déconne, j’ai pas encore vomi, il doit me rester 1 ou 2% à gratter donc)

    2. Et sinon oui, moins de 4h, pour un premier avec mon potentiel de l’époque, c’était le grand grand kif. Même en sachant que j’allais le faire à 3 ou 4km de l’arrivée, je n’étais pas assez lucide pour vraiment y croire trop tôt, donc passé la ligne, quand tu regardes ton chrono.. Pffffff. Je te dis pas 😉

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